Louis et Hélène Mouttet

Allongée sur son lit, la moiteur tropicale de l’air collant sa chemise de nuit contre sa peau, Hélène Mouttet ne parvenait pas à trouver le sommeil. Un violent orage s’était abattu sur la ville de Saint-Pierre, et des trombes d’eau tombaient sur le toit dans un fracas assourdissant. Les éclairs qui illuminaient la pièce projetaient des ombres effrayantes au plafond et sur les murs. Tendant l’oreille, la jeune femme n’entendit pas la symphonie nocturne des grenouilles et des grillons qui la berçaient chaque soir depuis qu’elle était arrivée sur l’île. D’ordinaire, rien ne les arrêtait, ni la pluie, ni le vent, ni même les tempêtes. Mais ce soir-là, pour la première fois, ils n’étaient pas au rendez-vous. Plus encore que le violent orage, cette constatation la terrifia. Elle écarta la moustiquaire et se leva. L’air chargé de soufre et de cendres la fit tousser. Une épaisse toile de jute avait été mise en travers de la fenêtre pour empêcher la cendre de rentrer, mais les particules étaient si fines qu’elles s’infiltraient partout, déposant sur les meubles et le sol une fine couche de poussière grise.

Alors qu’elle s’apprêtait à allumer la lampe à gaz posée sur la table de chevet, la porte de la chambre s’ouvrit. Reconnaissant la silhouette familière de son époux, elle se précipita dans ses bras. L’odeur familière de cigare et de rhum qui s’attardait sur ses vêtements ne parvint pas à la rassurer complètement.

-Là, là, calmez-vous ma chère, la réconforta ce dernier en lui caressant les cheveux.

Hélène leva vers son mari un regard éploré. 

-J’ai peur mon ami, rentrons à Fort-de-France, voulez-vous. Je veux retourner auprès de nos enfants.

Avec le pouce, il essuya une larme le long de sa joue.

-Allons, ressaisissez-vous, ce n’est qu’un orage. 

-Ce n’est pas l’orage qui m’effraie. 

Comprenant où elle voulait en venir, Louis soupira. Quinze jours plus tôt, la montagne Pelé s’était éveillée dans un grondement sourd. Une épaisse couche de cendres avait rapidement recouvert la ville et les communes alentours. Au Prêcheur, un nuage noir avait envahi les rues. Les habitants étaient venus se réfugier à Saint-Pierre où ils se savaient en sécurité. Au début, la population s’était montrée plutôt calme. Les plus anciens se souvenaient de l’éruption de 1851 qui n’avait occasionnée que de légers dégâts matériels. Face au spectacle des pompiers arrosant les rues de la ville pour enlever les cendres, les femmes avaient ri et s’étaient écriées : « allez plutôt éteindre la montagne avec vos lances ! » Les journalistes aussi s’étaient voulu rassurants. N’avaient-ils pas d’ailleurs comparé Saint-Pierre à Pompéi ? Tout le monde savait que dans la ville antique, il n’y avait presque pas eu de morts, que les gens avaient eu le temps de fuir… 

Le gouverneur de la Martinique Louis Mouttet

Mais quand la nouvelle de la destruction de l’usine Guérin, emportée avec ses habitants par une coulée de boue, était parvenue en ville, l’état d’esprit avait subitement changé. Les vivres commençaient à manquer, et comble de malchance, la cendre s’était infiltrée dans les turbines qui généraient l’éclairage public, plongeant les Pierrotains dans le noir et contribuant à créer un climat de peur. Prenant la mesure de la situation, Louis Mouttet, gouverneur de la Martinique, avait décidé de se déplacer lui-même afin de les rassurer. 

-Vous n’avez rien à craindre, dit-il à sa femme. Pensez-vous que je vous aurais amenée avec moi s’il y avait le moindre danger ? La commission est formelle, le pire est déjà passé. 

-Je ne doute pas de leur bonne volonté, cependant, êtes-vous certain qu’ils connaissent suffisamment ce phénomène pour être si catégoriques ?

Un lourd silence accueillit ses sages paroles. À dire vrai, les hommes que Louis avait nommés n’étaient pas à proprement parler des experts sur le sujet. Composée d’un officier de l’armée, un chimiste, un ingénieur civil et deux professeurs de lycée, cette commission improvisée avait tenté d’étudier le phénomène afin de savoir si oui ou non cette éruption représentait un danger. Louis avait bien insisté auprès d’eux pour qu’ils n’affolent pas inutilement la population. Les « experts » étaient finalement parvenus à la conclusion que la lave n’arriverait jamais jusque saint-Pierre, et que déjà, la montagne commençait à se calmer. Leur rapport avait été relayé dans les journaux locaux. Cela n’avait cependant pas entièrement rassuré la population. Certains continuaient de réclamer l’évacuation de la ville. Mais pour le gouverneur, cette option n’était pas une éventualité. Non seulement trouvait-il cela inutile et techniquement impossible – la ville comptait près de 25000 habitants – mais en plus, une évacuation aurait perturbé la tenue du second tour des élections législatives qui devait se tenir dimanche. L’enjeu était bien trop important. L’homme des békés, Fernand Clerc, était arrivé en tête du premier tour avec à peine 300 voix de plus que Louis Percin, candidat de la gauche socialiste. Le second tour s’annonçait décisif et influerait profondément la politique de l’île pour les prochaines années. Louis ne pouvait donc se permettre un report sous prétexte que quelques malheureuses cendres tombaient sur la ville. 

-Je vous promet que nous partirons dès que les résultats du second tour seront connus.

-Mais nous sommes mercredi soir, et les votes ne se tiennent pas avant dimanche ! se lamenta la jeune femme. 

-Prenez patience, mon amie. Pourquoi n’en profiteriez-vous pas pour aller vous faire faire une nouvelle robe ? J’ai entendu la femme de monsieur le maire dire que de nouveaux rubans de mousseline venaient d’arriver de la métropole. 

À l’autre bout de la ville, Augustin Joseph ne parvenait pas non plus à dormir. Assis sur un fauteuil à bascule sous le porche décrépi de sa case, il regardait d’un œil sombre la pluie tomber. Depuis l’unique pièce de la maison lui parvenaient les ronflements sourds de son père. À 88 ans, l’aïeul de la famille Joseph avait connu l’éruption de 1851, aussi se moquait-il des inquiétudes soulevées par son fils et sa belle-fille. Quand il avait vu les voisins d’Augustin plier bagage pour aller chez une tante du côté des Trois-Îlets, il leur avait ri au nez, arguant que les jeunes d’aujourd’hui avaient peur de leur ombre. Les voisins n’avaient guère apprécié la remarque et avaient recommandé aux Joseph de les imiter s’ils tenaient à rester en vie. Augustin les aurait volontiers suivis. Mais de nombreux obstacles l’en empêchait. Il n’avait aucune famille qui l’accueillerait avec sa femme et ses sept enfants. De plus, il ne pouvait laisser son vieux père seul et craignait les pillards. Non, partir n’était pas une option pour lui. De toute manière, avec quel argent aurait-il pris le bateau ? Serrant le vieux chapelet fait de perles de café de sa mère, il fit une prière silencieuse à qui voudrait bien l’entendre. 

Cyparis devant son cachot

Enfermé dans le cachot de la prison qui jouxtait le théâtre, Louis-Auguste Cyparis tournait comme un lion en cage. Ce n’était pas la première fois qu’il se retrouvait là, et pourtant, ce n’était pas lui qui avait provoqué la rixe. Certes, il avait bu beaucoup de rhum, mais pas plus que d’habitude. Il avait tenté de discuter avec l’homme qui l’avait provoqué dans la taverne, mais celui-ci était décidé à en découdre. La raison en était tout simplement ridicule. Celui-ci prétendait que Cyparis lui avait volé sa catin, ce qui était absolument faux. Était-ce sa faute si celle-ci avait préféré son corps d’Adonis à la peau d’ébène à ce petit freluquet blanc ? Ce dernier avait essayé de l’assommer avec une bouteille en verre, mais Cyparis s’était défendu. D’un simple crochet du droit, il avait envoyé le freluquet au tapis. Bien sûr, la police n’avait pas cru un instant à son histoire, et tandis que son adversaire était rentré tranquillement chez lui, il avait écopé d’une peine de plusieurs jours dans le plus obscur des cachots de la prison. Ha, la justice… ou plutôt l’injustice, car c’était de cela qu’il s’agissait… Mais Cyparis gardait espoir : si Louis Percin gagnait ces élections, alors les choses changeraient, il en était persuadé. Le règne des békés toucherait à sa fin. 

L’orage s’éloigna aussi subitement qu’il était venu, et au petit matin, le soleil brillait dans un grand ciel bleu. La pluie avait débarrassé les rues de la couche de cendre, et les pavés étaient de nouveau visibles. En ce jour de l’ascension, Augustin revêtit son costume du dimanche pour aller à la cathédrale. Son pessimisme semblait s’être envolé avec la nuit et l’orage, et il regardait à présent l’énorme nuage blanc qui s’élevait de la montagne avec sérénité. Son père avait peut-être raison finalement, peut-être avait-il paniqué pour rien. Il prit son plus jeune fils dans ses bras et la famille prit le chemin de l’église. 

Hélène Mouttet avait peu dormi. Réveillée par la luminosité qui entrait par la fenêtre, elle fit appeler sa femme de chambre, une mulâtresse qui la servait fidèlement depuis des années. Ce matin-là, son époux et elle recevaient le candidat Fernand Clerc, aussi choisit-elle une jolie robe de mousseline blanche bordée de dentelle de Bruges qui mettait en valeur sa taille de guêpe. Mais quand sa femme de chambre lui mit son corset, elle constata qu’elle ne pouvait plus le serrer autant qu’avant. Ses doutes se confirmèrent alors : elle était bel et bien enceinte. Elle annoncerait la nouvelle à Louis sans traîner, il serait fou de joie. Peut-être que cette nouvelle le déciderait à rentrer à Fort-de-France plus tôt que prévu. 

Quand elle descendit dans la salle à manger, Louis était assis au bout de la table. Sirotant une tasse de café, il avait le nez dans le journal. En la voyant arriver, il le replia et le posa sur la table avant de se lever pour aller l’accueillir. 

-Comment vous sentez-vous ce matin, mon amie ? 

Hélène tenta un faible sourire. Si la lumière du jour lui procurait un sentiment de sécurité, elle n’était cependant pas parvenue à faire taire le pressentiment qui la tenaillait. Autrefois, sa mère lui avait confié que les femmes de sa famille possédaient un sixième sens, et qu’elle devait toujours se fier à son intuition. Hélène avait ri alors, mais ce matin-là, elle ne pouvait s’empêcher de songer à elle. 

-J’ai quelque chose d’important à vous dire, mon cher. Auriez-vous quelques minutes à m’accorder ?

Le gouverneur sortit sa montre à gousset de la poche de son veston. 

-Je suis navré, monsieur Clerc ne devrait pas tarder à arriver. Cela peut-il attendre ce soir ? 

Hélène, déçue, fit la moue. Au même instant, un domestique entra, porteur d’une lettre sur un plateau d’argent. Intrigué, Louis prit l’enveloppe.

-C’est de monsieur Clerc, justement, fit-il en la décachetant. 

Il lit la missive, et son visage se transforma. Une ride plissa son front et il tapa du poing sur la table, faisant vibrer la tasse en porcelaine et déversant du café sur le journal. 

-Ha le lâche ! explosa-t-il. 

-Qu’avez-vous donc, mon ami ?

-Il s’est enfui, le couard ! Il a pris le premier bateau pour Fort-de-France à l’aube. Il se dit trop inquiet pour rester et nous conseille de rentrer au plus vite. Son départ ne manquera pas de déclencher une panique dans la ville. Mon Dieu, mais à quoi pense-t-il ? 

À l’annonce de cette nouvelle, toute couleur déserta les traits d’Hélène.

-Partons, nous aussi. Un grand malheur va se produire, je le sens. 

Sa phrase sitôt terminée, un grondement assourdissant ébranla les murs de la maison. La vaisselle se mit à vibrer, la peinture au mur se décrocha. Se précipitant à la porte, le gouverneur l’ouvrit et découvrit, horrifié, un énorme nuage qui déferlait à toute vitesse sur les flancs de la montagne. Il eut juste le temps de dire « Mon Dieu, protégez-nous ». La nuée ardente était déjà sur eux. 

Les cloches de l’église sonnaient joyeusement. Sur le parvis, voisins et amis se retrouvaient dans une ambiance de fête qui contrastait avec la morosité des derniers jours. Augustin et son épouse allèrent saluer des connaissances. Dans les conversations, deux sujets revenaient en boucle : la montagne et les élections. Augustin ne connaissait pas grand-chose en politique. Il avait quitté les bancs de l’école à l’âge de douze ans pour aller travailler dans les champs de canne à sucre. Cependant, il soutenait le candidat de gauche, un métis qui avait promis l’égalité aux gens de couleur. Il songea à son ami Cyparis, victime d’une injustice qui l’avait conduit en prison. 

-Papa, regarde ! s’écria soudain sa plus jeune fille, l’index brandi vers la montagne. 

Augustin et les autres adultes eurent juste le temps de se tourner, quand le sol se mit à trembler dans un rugissement d’agonie. 

-La montagne est en train de s’écrouler ! 

Les gens présents poussèrent des hurlements. Dans une bousculade anarchique, ils se précipitèrent vers l’église, le seul endroit où ils pensaient être en sécurité. Attrapant sa fille sous le bras, Augustin les suivit, trébuchant à chaque pas. Mais il n’atteignit jamais les portes de l’édifice. 

Cyparis était assis à même le sol, les genoux repliés sur son torse, quand il entendit à son tour le bruit assourdissant. Se relevant, il tenta d’apercevoir quelque chose à travers la petite ouverture de son cachot, sans succès. Au dehors, les gens hurlaient de terreur. Alors, il comprit. S’il n’avait jusque là pas pris au sérieux la menace de la montagne, il sut en cet instant qu’il avait sous-estimé le danger, et la panique le submergea. Son instinct prit le pas sur sa pensée, il devait fuir. 

-Pour l’amour de Dieu, laissez-moi sortir ! hurla-t-il en cognant à la porte de toutes ses forces.

Mais les gens passaient devant son cachot en courant sans se préoccuper de lui. Dehors, c’était le chaos. Aux cris de terreur succédèrent des hurlements de douleur. Quelqu’un cria « Au secours, je brûle ! » un autre « Je me meurs ! »

Cyparis exhibant ses brûlures

Le prisonnier s’écarta de la porte tandis qu’une fumée brûlante pénétrait dans le cachot exigu. Il sauta pour l’éviter, mais quand elle le toucha, il se recroquevilla sur lui-même et tenta de se protéger le visage avec ses bras. Une douleur atroce le paralysa. Comme dans un rêve, il entendit les cris s’estomper peu à peu, suivis par un silence de mort. À demi-conscient, il gémit pour qu’on lui vienne en aide, mais ses appels au secours se perdirent dans la fumée meurtrière. Comprenant qu’il allait mourir, il recommanda son âme à Dieu avant de perdre connaissance. 

L’éruption de la Montagne Pelée fit près de 28000 morts. Elle est la catastrophe naturelle la plus meurtrière en France au XXe siècle. La quarantaine de bateaux qui mouillaient au large, sont eux aussi victimes de la nuée ardente qui déferla sur la ville au matin du 8 mai 1902. Quand les secours arrivent par la mer, ils découvrent une ville dévastée, embrasée, et doivent attendre plusieurs heures avant de pouvoir débarquer tant la chaleur est intense. Ils découvrent alors, comme le dira l’un des témoins, un paysage d’apocalypse que même dans leurs pires cauchemars ils n’auraient pu imaginer. Le petit Paris des Antilles n’est plus qu’un vaste champs de ruine.

De cette tragédie, seuls deux hommes survivent : Léon Compère, un cordonnier qui s’était réfugié au sous-sol, et Louis-Auguste Cyparis, qui, bien que protégé par les épais murs de son cachot, est gravement brûlé. Par la suite, il est approché par le cirque Barnum et devient la nouvelle curiosité, présenté comme « le seul objet vivant qui survécut dans la cité silencieuse de la mort. »

 

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