Charles de Balsac d’Entragues, dit Entraguet

Entraguet quitta sa maitresse de fort méchante humeur. Lui qui s’était imaginé passer la nuit de la plus douce des manières, il avait bien vite déchanté. L’ingrate lui avait fait une scène sous prétexte qu’il avait osé conté fleurette à une demoiselle d’honneur de la reine. Rien de ce qu’il avait pu dire n’était parvenu à amadouer sa belle qui lui avait obstinément refusé ses faveurs. Énervé, il claqua la porte de ses appartements au Louvre. 

-Morbleu, ne serait-ce pas Entraguet qui sort à l’instant de la chambre de madame de Sauves ? 

Jacques de Lévis, comte de Caylus

En entendant son nom, le jeune homme se retourna vers l’importun. Reconnaissant le comte de Caylus, il se renfrogna. Vêtu d’un somptueux pourpoint de satin crème rehaussé de fils d’or, il affichait avec orgueil les nombreux bijoux offerts par le roi Henri III. À l’image du souverain, il portait à l’oreille une énorme perle et à chaque doigt des pierreries aussi grosses que des œufs de caille. Cet accoutrement lui donnait l’air d’un paon, et la fraise d’une dimension extravagante autour de son cou ne faisait rien pour atténuer la ressemblance avec le volatile. Fut un temps, c’était Entraguet qui avait les faveurs du roi, mais Caylus était arrivé et avait tout fait pour éloigner les deux amis. 

-Je ne suis point d’humeur à subir vos sarcasmes, monsieur, lui répondit-il sèchement.

Il allait s’éloigner, mais Caylus lui barra le chemin.

-Allons, Entraguet, quelle est la cause de cette colère ? Ne me dites pas que la dame vous a refusé ses faveurs ! On dit pourtant qu’elle a la cuisse légère.

-Monsieur, je vous serai gré de retirer ces paroles ou il vous en coûtera !

Avec la sensation d’invincibilité que procure la jeunesse et le pouvoir, Caylus esquissa un sourire narquois. Il était d’humeur taquine, et Entraguet, son ancien rival auprès du roi, était une cible de choix.

-Allons, ce n’est point là un secret. Toute la cour est passée par sa couche. 

Pour Entraguet, c’était la phrase de trop.

-Pardieu, Caylus, l’injure est par trop facile et vous allez me payer cet affront ! La dame ne peut défendre son honneur mais moi, si !

Cette fois, Caylus comprit qu’il était allé trop loin. Son sourire s’effaça et il leva les mains devant lui en un geste d’apaisement. S’il était bouffi d’arrogance, il avait cependant conscience de n’être pas le meilleur des bretteurs. De plus, il n’avait aucune envie de mourir si jeune, surtout à cause de la vertu d’une dame qui n’en possédait pas. 

-Voyons mon ami, il est bien inutile de nous quereller pour si peu. Point n’était mon intention de vous offenser. 

Entraguet refusa la main tendue et partit d’un rire méprisant. 

-Ce bon Caylus, toujours là pour cracher vos perfidies, mais quand l’heure est venue d’assumer vos paroles, vous vous dérobez comme un couard. 

Le favori du roi se raidit sous l’injure. 

-Monsieur, donnez moi le lieu et l’heure.

-Demain, à l’aube, au marché aux chevaux des Tournelles. 

Les deux hommes se saluèrent sans un autre mot. Entraguet récupéra sa monture dans la cour du Louvre et se rendit aussitôt chez son ami Georges de Schomberg. Celui-ci était en train de souper en compagnie de Ribérac. Les soirées étaient encore fraiches en ce mois d’avril et les deux comparses avaient fait disposer une planche sur tréteaux près de la cheminée où brûlait une bonne flambée. En voyant Entraguet, Schomberg essuya ses doigts pleins de sauce sur son pourpoint et se leva pour aller l’accueillir.

-Que me vaut le plaisir de votre visite, mon ami ? Joignez-vous donc à nous. 

Il l’entraina vers la table où un domestique s’empressa d’apporter une chaise. 

-Messieurs, j’ai à vous parler, mais avant, assurez-moi de votre discrétion. 

Schomberg, qui était en train de lui servir un verre de vin, laissa son geste en suspens. La gravité inhabituelle de son ami attisa sa curiosité.

-Qu’avez-vous donc de si important à nous confier qu’il nous faille garder le secret ? 

Entraguet prit une profonde inspiration.

-Ce faquin de Caylus m’a offensé, et je l’ai provoqué en duel. 

Ribérac, en entendant cela, manqua de s’étrangler. 

-Quelle affront a-t-il donc commis ? 

-Il a offensé une dame. 

Les deux hommes échangèrent un regard. Ils connaissaient l’inconstance d’Entraguet pour le beau sexe aussi cette révélation les surprit-il.

-Et quel est le nom de cette dame pour qui vous êtes prêt à vous battre ? 

Le jeune homme prit un air embarrassé. 

-Charlotte de Sauves.

Schomberg éclata de rire. Comme tout le monde, il connaissait les mœurs légères de ladite dame. 

-Vous vous moquez de nous ! Charlotte de Sauves ? 

Mais au regard assassin que lui lança son ami, il comprit qu’il était sérieux. 

« Voyons Entraguet, avez-vous perdu tout sens commun ? Vous avez réellement l’intention de vous battre en duel pour défendre l’honneur de la femme la plus légère de toute la cour ? Qui plus est avec le favori du roi ? 

-Schomberg, je suis venu ici dans l’idée de vous demander d’être mon témoin, point pour être tourné en ridicule ! Puis-je compter sur vous ? 

Henri III et ses mignons

Retrouvant son sérieux, son ami acquiesça. Entraguet se tourna alors vers Ribérac, qui avait gardé le silence jusque là. 

« Et vous monsieur ? Acceptez-vous de me servir de témoin ? 

Ribérac, du haut de ses vingt-sept ans, était le plus âgé des trois hommes. Et aussi le plus prudent. Il caressa longuement sa barbe en pointe. 

-Toute cette affaire me paraît fort précipitée. N’y a-t-il point moyen de discuter pour trouver un terrain d’entente avec votre offenseur avant d’en venir à cette extrémité ?

-Mon honneur est en jeu, monsieur ! s’écria Entraguet d’une voix offensée. 

Ribérac soupira. S’il ne pouvait le dissuader de renoncer à cette folie, peut-être parviendrait-il à convaincre Caylus de présenter ses excuses.

-Fort bien, dit-il d’un ton grave. Je serai votre témoin.

De son côté, Caylus était allé voir Livarot et Maugiron. Ces derniers, âgés respectivement de vingt-trois et dix-huit ans, possédaient le tempérament impétueux de la jeunesse, et la perspective de voir ce fat d’Entraguet mordre la poussière n’était pas pour leur déplaire. Encouragé par ses amis, Caylus était plus que jamais décidé à en découdre. Il craignait bien moins la lame d’Entraguet que la colère du roi lorsqu’il apprendrait que ses plus chers amis s’étaient battus en duel. 

Hôtel des Tournelles (à l’emplacement de l’actuelle place des Vosges)

Le lendemain, les six hommes se retrouvèrent au lieu convenu, près de l’hôtel délabré des Tournelles, abandonné depuis que le roi Henri II y était mort lors d’un tournoi presque vingt ans plus tôt. Ni Entraguet, ni Caylus n’avaient jugé utile de porter une protection. Vêtus d’une simple cape par-dessus leurs chemises, ils se saluèrent froidement. Les témoins firent de même. De son unique œil -il avait perdu l’autre à la guerre- Maugiron, surnommé le beau borgne, fixait Entraguet avec hostilité. De son côté, Ribérac, le plus âgé du groupe, ne cachait pas sa nervosité. 

-Messieurs, il est encore temps. Caylus, je vous en conjure, présentez vos excuses à Entraguet et de grâce oublions toute cette vilaine affaire. 

-Vous semblez oublier, monsieur de Ribérac, que je suis l’offensé. C’est à Entraguet et non à moi de faire ses excuses. 

-Vous ? L’offensé ? Vous allez payer votre outrecuidance, Caylus ! 

Ribérac comprit que rien ne les ferait reculer. Ils lui faisaient penser à deux enfants se chamaillant pour savoir lequel des deux était le coupable de la bêtise.

Entraguet sortit prestement son épée de son fourreau. De la main gauche, il prit sa dague accrochée à sa taille. Caylus imita son geste, mais lorsqu’il voulut empoigner le manche de sa propre dague, il ne rencontra que du vide. Toute couleur déserta son visage. Il l’avait oubliée chez lui ! Sans cet arme pour se protéger des coups, le duel tournerait à l’avantage de son adversaire.

-Monsieur, il semble que j’ai oublié ma dague, fit-il d’une voix tremblante. 

-C’est fort dommage, rétorqua Entraguet, un sourire cruel sur les lèvres. 

Sa phrase sitôt terminée, il fendit. Caylus eut juste le temps de parer, et les deux hommes s’engagèrent dans un duel à mort. 

Ribérac, impuissant, se tourna vers Maugiron.

-Il me semble que nous devrions accorder et rendre amis ces deux gentilshommes, plutôt que de les laisser s’entretuer.

Louis de Maugiron, dit « le Beau Borgne

Mais le beau borgne, excité par la vue des deux bretteurs, ne cachait pas son enthousiasme. 

-Par la Mort Dieu, Ribérac, je ne suis pas venu ici pour enfiler des perles et résolument je veux me battre.

-Avec qui donc ? Vous n’avez aucun intérêt dans cette futile querelle. Personne ici n’est votre ennemi. 

-Alors je me battrai avec vous. 

Sur ces dernières paroles, il sortit son épée et se rua sur Ribérac qui eut tout juste le temps de se protéger. 

-Avez-vous perdu la raison ? De grâce, cessez, je ne veux point vous tuer. 

-Me tuer ? Vous êtes bien présomptueux !

Maugiron tenta une attaque vers son adversaire mais celui-ci l’évita et lui porta un coup d’estoc qui lui fut fatal. Son corps s’affaissa, son épée brandie vers le ciel. Emporté par son élan, Ribérac ne parvint pas à s’arrêter et par un malheureux hasard, vint s’empaler droit sur l’épée de son adversaire. 

Le duel des Mignons

Les deux derniers témoins se regardèrent, interloqués. Tout s’était passé si vite qu’ils n’avaient pas compris ce qu’il venait d’arriver. Schomberg, craignant que Livarot n’imite son ami, sortit lui aussi son épée. Les deux hommes croisèrent le fer avec une violence inouïe. Schomberg porta un coup de taille à la tête de Livarot qui répliqua par une estocade mortelle avant de lui-même s’effondrer, inconscient.

De son côté, Caylus était en bien mauvaise posture. Privé de sa dague, il se protégeait des coups mortels avec son bras. Sa chemise était rouge de son sang, et son corps transpercé en de multiples endroits. Il ne parvenait même pas à savoir où il avait été touché. Son adversaire, lui, n’avait à déplorer qu’une légère estafilade au bras. Il comprit alors qu’il allait perdre le duel.

-Je me rends, dit-il d’une voix faible. 

Entraguet, ravi, baissa ses armes. Il n’eut cependant guère le temps de fanfaronner car Caylus s’effondra à ses pieds. Concentré par son propre duel, il n’avait rien vu de ce qu’il s’était passé autour de lui. Avec stupeur, il remarqua alors les quatre témoins gisant au sol dans des mares de sang. Aucun ne bougeait. L’horreur le paralysa un instant. Il ne pouvait détacher le regard de cette boucherie. Comme dans un brouillard, il entendit des voix s’approcher. Comprenant qu’il lui fallait fuir pour éviter le courroux du roi, il parvint, non sans mal, à se détourner. Son instinct le porta vers l’hôtel de Guise.

Henri III, dernier roi Valois

Au petit matin, les couloirs du Louvre résonnèrent des hurlements de détresse du roi. Serviteurs et courtisans se jetaient des regards embarrassés tandis qu’Henri III se laissait aller à son désespoir. De quel droit ses plus fidèles amis avaient-ils osé s’entretuer ? « Quel gâchis, » ne cessait de se lamenter le souverain, le visage dans les mains, ses larmes coulant entre ses longs doigts pâles. Son humeur passait tour à tour de la fureur la plus noire au désespoir le plus profond. Caylus, son cher Caylus, n’était même plus là pour le réconforter…

Maugiron et Schomberg moururent pendant le duel. Ribérac, qui s’était malencontreusement empalé sur l’épée de son adversaire, succomba de sa blessure le lendemain. Quant à Caylus, il agonisa de ses dix-neuf blessures pendant près de trente-trois jours avant de rendre son dernier souffle, malgré la promesse du roi d’offrir 100000 francs au chirurgien qui le remettrait sur pied. Livarot, après être resté alité pendant six semaines, put enfin se lever. Mais il garda des séquelles à vie du coup qu’il avait reçu à la tête. Le roi, au désespoir, fit couper des mèches de cheveux de Caylus et Maugiron et les garda précieusement jusqu’à sa mort. 

Tombeau de Caylus

Entraguet, placé sous la protection du duc de Guise, fit profil bas pendant quelques temps. Acclamé par les Parisiens qui détestaient les mignons et étaient plus qu’heureux d’en être enfin débarrassés, le roi dut lui pardonner.

En souvenir de ses mignons, Henri III fit ériger à Saint-Paul un somptueux mausolée de marbre noir surmonté des statues à taille réelle de ses chers amis. Quand la Ligue prit le contrôle de Paris dix ans plus tard, elle s’empressa de détruire tout souvenir de ces mignons tant honnis, symboles de la déliquescence du dernier roi Valois. 

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