Le Titanic à Queenstown, par Ken Marschall

Bridget Henry, surnommée Delia, avançait d’un pas fébrile sur la passerelle. Son cœur battait à tout rompre. Depuis la mort de son père, qui s’était noyé dans la rivière alors qu’elle n’était qu’une enfant, elle avait une peur panique de l’eau. Elle s’efforça de marcher droit devant elle sans baisser les yeux vers les flots sombres qui formaient des vaguelettes contre la coque. Soudain, elle s’arrêta et jeta un dernier regard derrière elle, vers sa chère Irlande. Prise d’un affreux pressentiment, elle sut qu’elle ne reverrait jamais plus son pays. Déjà, elle commençait à regretter sa décision. 

« Tout va bien mademoiselle ?

À l’entrée du paquebot, l’un des officiers avait remarqué son hésitation. 

-Oui… oui, pardonnez-moi, répondit la jeune femme, gênée. 

L’officier lui offrit un sourire rassurant. Il lui tendit la main pour l’aider à enjamber le seuil de la porte. Sa poigne ferme la rasséréna et elle mit un pied à bord du Titanic. 

Jeremiah Burke

Et voilà, se dit-elle, il n’y a plus de retour possible. Elle prit une profonde inspiration pour calmer ses nerfs tout en songeant à sa tante et sa sœur qui l’attendaient à Boston. Jeremiah Burke, le cousin de son amie Nora Hegarthy, monta à bord juste derrière elle. Delia le soupçonnait de s’être entiché d’elle. Bien qu’il ne lui ait rien avoué, ses regards et sa prévenance envers elle le trahissaient. À dix-neuf ans, il avait déjà la carrure massive des hommes habitués depuis toujours aux travaux de ferme. Comme beaucoup d’Irlandais, il avait décidé de fuir la misère de son pays pour tenter sa chance en Amérique. Sa sœur vivait à Boston. Elle lui avait dit que là-bas, il y avait du travail pour tous ceux qui ne rechignaient pas à l’ouvrage. Jeremiah avait décidé de sauter le pas. 

-Quel luxe, fit-il remarquer en tournant la tête de tous côtés.

Nora, qui venait de monter à bord, laissa échapper un sifflement admiratif. Son cousin fronça les sourcils pour marquer sa désapprobation. Les parents de la jeune fille la lui avaient confiée, et il était décidé à se montrer digne de leur confiance. 

« Voyons Nora ! Une dame ne siffle pas !

-Et où vois-tu une dame ? 

Delia, qui s’était légèrement détendue, sourit devant l’effronterie de son amie. Pour aller en Amérique, elle avait fait croire à ses parents qu’elle souhaitait rejoindre un couvent. Delia la connaissait cependant suffisamment pour savoir que jamais Nora ne se ferait nonne. 

-On pourrait presque se croire en première classe. 

-Allons voir nos cabines ! fit Nora. À vingt ans, c’était la première fois que la jeune fille s’aventurait au-delà des limites du comté. Pour elle, c’était une véritable aventure et elle trépignait d’excitation.

Elle prit son amie par la main et l’entraîna dans une coursive aux murs immaculés fraichement peints. Les deux femmes, célibataires, partageaient la même cabine, tandis que Jeremiah serait logé à l’avant du navire, dans la zone réservée aux hommes. 

-On se retrouve sur le pont ! leur cria-t-il. Mais les jeunes filles avaient déjà disparu. 

Cabine de troisième classe

Delia se demanda comment sa compagne parvenait à se retrouver dans ce labyrinthe de corridors tous semblables. Alors qu’elle se croyait perdue, Nora, à bout de souffle, s’arrêta fièrement devant la porte de leur cabine. 

À l’intérieur, les deux couchettes superposées étaient déjà prêtes pour les accueillir. À côté, luxe suprême, elles disposaient de leur propre lavabo en céramique surmonté d’un miroir pour faire leur toilette. L’odeur de la peinture fraîche et du vernis envahissaient la petite pièce.

Nora sauta sur le lit du haut sans se soucier de ses jupes qui remontaient sur ses genoux. Jeremiah n’en fera jamais une dame, songea Delia, amusée. Elle posa sa valise dans un coin et s’assit au bord de la couchette du bas. Le matelas était moelleux et les draps sentaient bon la lavande. Du bout des doigts, elle caressa la couverture neuve décorée du logo de la White Star Line.

-Quelle chance d’avoir une cabine rien que pour nous ! fit remarquer Nora. Sur les autres bateaux, il paraît que les troisièmes classes sont regroupés dans des dortoirs. 

Delia acquiesça. Elle était soulagée de ne pas avoir à partager sa cabine avec des inconnues. De nature réservée, la promiscuité la mettait mal à l’aise. 

« Allons sur le pont si nous ne voulons pas rater le départ du bateau. 

Les deux jeunes Irlandaises retrouvèrent Jeremiah sur la partie du pont réservé aux troisièmes classes. Accroupi sur le plancher ciré, il jouait aux osselets avec Albert et George Rice, deux des cinq garçons de Margaret Rice, une jeune veuve originaire de la même région qu’eux qui rentrait en Amérique où elle avait émigré quelques années plus tôt. 

-Mon cousin adore les enfants, chuchota Nora à son amie. Il ferait un très bon père de famille…

Delia n’était pas sotte. Comprenant l’allusion, elle se sentit rougir jusqu’à la racine de ses cheveux. 

Margaret Rice et ses cinq fils

George Rice prit les petites pièces de bois dans sa main. Profondément concentré, il tirait la langue. Au moment où il les lança, son frère éternua bruyamment et il les lâcha. 

-Tu l’as fait exprès, geignit George. Je vais le dire à maman ! 

Il s’éloigna d’un pas rageur vers sa mère. 

Un petit garçon, qui les regardait jouer, s’enhardit. S’adressant à Jeremiah, il lui demanda :

-Je peux jouer avec vous ? 

-Bien sûr ! 

Les deux garçons, sensiblement du même âge, se dévisagèrent.

-Comment tu t’appelles ?

-Harold Goodwin et toi ?

-Albert Rice.

-Tu es Irlandais ? Tu as un drôle d’accent.

-Mes parents sont Irlandais, mais j’ai grandi en Amérique. 

Jeremiah, constatant que les enfants semblaient s’entendre, se releva et rejoignit Nora et Delia, accoudées à la rambarde. La lumière du soleil faisait ressortir les tâches de rousseur sur le visage de la jeune femme. Il ne se lassait pas d’admirer la pureté de ses traits et son doux regard rêveur. 

-Je déclare forfait, leur dit-il. Ces garçons sont bien trop forts pour moi. 

Delia rit, les paupières baissées. Jeremiah trouvait sa timidité adorable. Il était décidé à lui demander sa main, seulement il devait attendre de trouver une situation stable ainsi qu’une maison où il pourrait l’accueillir. Il s’en était ouvert à Nora qui, depuis, ne cessait de les taquiner à ce sujet, mettant son amie au supplice. 

Les sirènes du Titanic résonnèrent. Les vendeurs Irlandais, montés à bord le temps de l’escale, remballèrent leur marchandise à la hâte. Le chargement des passagers et du courrier était terminé, et le Titanic s’apprêtait à repartir. Un officier traversa le pont. En passant, il adressa un clin d’oeil à Harold Goodwin qui lui répondit d’un grand signe de main. Albert Rice ouvrit de grands yeux ronds. 

-Tu connais un officier ? 

Harold se rengorgea.

-Bien sûr ! C’est monsieur Murdoch. Nous sommes amis. 

À gauche le deuxième officier Lightoller, à droite Murdoch. Photographie prise à Queenstown.

À l’annonce du départ imminent, Delia sentit la nervosité la gagner de nouveau. Elle jouait machinalement avec ses ongles tout en s’efforçant de suivre la conversation. Nora, excitée par le voyage, ne cessait de jacasser. 

-Avez-vous lu le livre Le Naufrage du Titan ? C’est l’histoire d’un marin ivrogne qui embarque à bord du plus grand bateau du monde, le Titan. Il y retrouve son ancienne fiancée qui voyage avec sa fille. Mais le navire heurte un iceberg et coule. Comme il n’y a pas assez de canots, presque tous les passagers meurent. Le héros, lui, survit en sautant sur l’iceberg et…

Jeremiah, ayant remarqué la pâleur de Delia, la coupa.

-Ça suffit, Nora. J’ignore où tu t’es procurée un tel livre mais ce genre de lecture ne convient guère à une jeune fille. 

-Croyez-vous qu’il y ait assez de canots pour tout le monde ? demanda Delia, le regard fixé sur l’un des canots qui encombraient le pont. 

Avec hardiesse, Jeremiah prit sa main dans la sienne pour la rassurer. Ce geste familier la fit sursauter, mais elle ne fit rien pour la retirer. 

-Bien entendu ! Mais nous n’en aurons pas besoin, ce paquebot est insubmersible. Vous verrez, dans une semaine, nous serons à New-York et nous rirons de cette conversation. 

De sa main libre, Delia serra la petite croix en argent autour de son cou. Elle effectuait une prière silencieuse quand le paquebot se mit à vibrer doucement. 

À ce signal, Eugene Daly, un Irlandais originaire de la même région qu’eux, attrapa son inséparable cornemuse. Les premières notes d’Erin’s Lament retentirent sur le pont. Tous les passagers, même les enfants, se turent pour l’écouter dans un silence solennel. Le Titanic se mit à glisser sur les flots, et la terre irlandaise s’éloigna peu à peu. Le cœur serré, Delia laissa couler une larme le long de sa joue. Elle serra la main de Jeremiah, qui lui répondit par une petite pression. Pour une fois, Nora restait elle aussi silencieuse. Quel vibrant hommage à cette Irlande que beaucoup ne reverraient jamais.

Les dernières notes se perdirent dans les embruns de l’océan. Pendant quelques secondes, un silence de mort régna sur le pont, puis un homme, appuyé à la rambarde du pont supérieur, applaudit. C’était un passager de première classe. Eugene Daly esquissa une révérence. Tout le monde se mit à taper dans ses mains, brisant la magie de cet instant trop bref. 

-Ne soyez pas triste, Delia. Vous pourrez revenir. 

Les yeux embués de larmes, la jeune fille ne pouvait s’arracher à la contemplation de son île qui s’éloignait rapidement.

-Non, je ne le crois pas, répondit-elle simplement. 

Une des toutes dernières photographies du Titanic, alors qu’il s’éloigne de l’Irlande

« Je prie Dieu pour que nous arrivions sans encombre (…) J’espère te retrouver bientôt, avec l’aide de Dieu. »

Extrait d’une lettre écrite par Delia à sa tante le 5 avril 1912

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