Ninon de Lenclos

Anne de Lenclos, dite Ninon, voit le jour en 1623. Son père, Henri de Lenclos, est un gentilhomme originaire de Touraine. Bel homme, amoureux des arts, trousseur de jupons et bagarreur à ses heures perdues, il croque la vie à pleines dents. Sa mère, Marie-Barbe de la Marche, n’aime rien tant que prier et se confesser. Ils ont quatre enfants, mais seule Ninon survit. L’union de l’épicurien et de la bigote devait donner naissance à l’une des courtisanes les plus célèbres du XVIIe siècle. 

Une tête bien faite

Enfant, Ninon bénéficie d’une éducation particulièrement soignée. Vive d’esprit, elle fait la fierté de son père qui lui transmet sa passion pour le luth et lui fait lire les grands auteurs classiques. Mais le patriarche de la famille est souvent absent. Homme volage, il entame une liaison avec la belle Lucrèce de Gouges, bien plus amusante sous les draps que son épouse mortifère. Mais le mari l’apprend, s’ensuit un procès des plus rocambolesque qui se solde par l’assassinat de Louis de Chabans. Proscrit, Henri de Lenclos n’a d’autre choix que de s’enfuir à l’étranger. Sa femme, humiliée et honteuse, se renferme encore plus dans la prière. Privée du soutien financier de son époux, elle doit quitter sa coquette maison pour un logis dans le Marais, près de la toute nouvelle Place Royale. 

la Place Royale

La fillette devenue jeune fille ne tarde pas à se faire remarquer. Telle une bête de foire, sa mère l’exhibe dans les salons de ses nouvelles amies. Intelligente, gracieuse et pétillante, Ninon fait l’admiration des Précieuses. Il faut dire qu’elle a de quoi séduire. Elle a hérité de son père son talent pour le luth, joue également du clavecin, excelle dans le chant et la danse, parle plusieurs langues et est capable de citer Montaigne ou Rabelais de tête. D’après Tallemant des Réaux,

« Elle n’eut jamais beaucoup de beauté, mais elle avoit dès lors beaucoup d’agréments ; et comme elle avoit l’esprit vif, (…) les dames du voisinage (c’étoit au Marais) l’avoient souvent avec elles. » 

Les années passent et il faut songer à l’avenir de Ninon. Comme toutes les jeunes filles de son temps, elle se retrouve face à un choix cornélien : le couvent ou le mariage. Elle ne tergiverse pas longtemps. La vie de nonne lui fait horreur. Quant au mariage, elle vient à y songer lorsqu’elle rencontre Charles Beaumont de Saint-Étienne. Elle est encore très jeune et s’amourache sans peine de ce beau parleur qui lui fait la cour. Mais ce dernier profite de son inexpérience et de sa candeur pour lui soutirer ses faveurs avant de l’abandonner. Sa mère ne cesse de se lamenter. Quel avenir peut bien avoir la fille d’un meurtrier qui a perdu sa vertu ? Ninon, elle, n’a pas l’air de s’en soucier. Elle se réconforte bien vite dans les bras d’un autre galant. Apprenant son inconduite, les dames du Marais lui ferment leurs portes. Qu’importe, Ninon préfère la compagnie de la scandaleuse Marion Delorme, aussi célèbre pour sa beauté que pour ses nombreux amants, parmi lesquels le cardinal de Richelieu ou encore Cinq-Mars, le favori de Louis XIII. On raconte que le roi en est vert de jalousie ! Marion est la beauté, Ninon l’esprit. Les hommes se pressent devant la porte de Marion. Parmi eux, Gaspard de Coligny, descendant de l’amiral. Il est l’amant de Marion. On murmure que c’est par amour pour sa belle qu’il a abjuré le protestantisme. Ninon s’amourache du fringant gentilhomme qui ne tarde pas à être vu se rendant chez elle à toute heure du jour et de la nuit. Mais il se lasse vite de cette nouvelle conquête et délaisse Ninon pour une autre. La leçon est amère, mais Ninon l’a bien retenue. Elle se jure que dorénavant, ce serait elle qui mènerait la danse. Elle dira d’ailleurs :

« Les hommes jouissent de mille libertés que les femmes ne goûtent pas. Je me fais donc homme. »

Une amoureuse de l’amour

l’étreinte glorieuse de Fragonard

Suite à sa déconvenue, Ninon adopte quelques règles auxquelles elle ne dérogera presque jamais : ne jamais tomber amoureuse, pas de relation longue, quitter avant d’être quittée. « On la quittait rarement, mais elle quittait fort vite, » dira Voltaire. Avec ses anciens amants, elle reste en bons termes. Inconstante en amour, elle est d’une fidélité sans faille envers ses amis. 

Selon Tallemant des Réaux, elle classe les hommes en trois catégories :

  • Les payeurs qui l’entretiennent et dont elle ne fait pas grand cas. Parmi eux, le comte d’Aubijoux, ou encore Jean Coulon, riche conseiller au Parlement. Elle leur donne ses faveurs, eux, leur argent. Échange de bons procédés. 
  • Les martyrs qui soupirent, gémissent, supplient… Le plus connu est sans aucun doute Alexandre de Vendôme, le propre fils d’Henri IV et de Gabrielle d’Estrées. Vexé par la belle qui refuse de lui céder, il laisse sur sa toilette un petit billet :

« Indigne de mes feux, indigne de mes larmes,

Je renonce sans peine à tes faibles appâts :

Mon amour te prêtait des charmes,

Ingrate, que tu n’avais pas. » 

Ninon n’est pas femme à se laisser insulter. Elle prend la plume et lui répond au dos du billet :

« Insensible à tes feux, insensible à tes larmes,

Je te vois renoncer à mes faibles appâts ;

Mais si l’amour prête des charmes, 

Pourquoi n’en empruntais-tu pas ? »

  • La troisième catégorie, ce sont les caprices, les favoris du moment à qui elle se consacre exclusivement. Caprices qui durent de quelques heures à quelques semaines tout au plus. 

Louis de Mornay, marquis de Villarceaux

portrait présumé de Louis de Mornay par Jean Petitot le Vieux

Au cours de sa vie, Ninon fera une seule fois entorse à ses règles pour le beau marquis de Villarceaux. Proche de Louis XIV, il est grand, riche, charmant… et traine derrière lui une réputation sulfureuse. « Il chasse un gibier qui n’est ni de poil, ni de plumes. » Séducteur invétéré, il jette son dévolu sur la courtisane la plus courue du moment. Ninon ne reste pas longtemps insensible aux charmes du beau marquis. Il sera son plus long flirt. Pendant trois ans, alors que la Fronde gronde à Paris, les deux amants vont vivre une idylle passionnée dans le Vexin, au domaine de Villarceaux. Faisant fi de leurs principes, les deux plus grands libertins de Paris se jurent fidélité. De leurs amours naît un fils, Louis de la Boissière, que le marquis reconnaît. De retour à Paris, le couple continue de se voir pendant quelque temps. Mais un soir, Villarceaux aperçoit de la lumière dans une chambre inoccupée de la maison de sa maîtresse. Persuadé qu’elle le trompe, il surgit chez elle et exige des explications. Ninon, qui ne supporte pas la jalousie, refuse de lui ouvrir la porte de la chambre. Le marquis, penaud, rentre chez lui rongé par ses soupçons. Malade, il l’est littéralement et garde le lit pendant plusieurs jours. Ninon, pour se faire pardonner, se coupe les cheveux et les lui envoie. Sans le vouloir, elle lance une nouvelle mode, la coiffure à la Ninon. Mais le temps passe, leur passion mutuelle s’amenuise. Ils décident de se séparer, d’autant que le marquis se serait épris d’une autre jeune femme, amie de Ninon. Cette dernière le lui en fait d’ailleurs le reproche dans une de ces lettres :

« Si mademoiselle d’Aubigné m’enlève votre cœur, je ne m’en prends qu’à moi. Depuis longtemps j’ai découvert le feu secret dont vous brûlez pour elle. »

Mademoiselle d’Aubigné deviendra plus tard la pieuse madame de Maintenon, favorite puis épouse de Louis XIV. 

Le marquis Louis de la Châtre, comte de Nançay

La jalousie est un défaut que Ninon exècre particulièrement, et le pauvre Louis de la Châtre en fait les frais bien malgré lui. Amant de la belle Ninon, il est aussi particulièrement jaloux de ses soupirants. Alors qu’il doit s’absenter de Paris pour aller faire la guerre, il fait signer à sa maîtresse un billet dans lequel elle s’engage à lui rester fidèle. La Châtre parti, la turbulente Ninon s’empresse de retrouver un autre de ses amants. Dans les bras du nouvel élu, elle éclate soudain de rire et s’écrie : « Ha, le bon billet qu’a La Châtre ! » L’amant, amusé, s’empresse d’aller raconter l’anecdote dans tout Paris. Elle arrive même jusqu’aux oreilles du pauvre La Châtre qui devient, bien malgré lui, la risée de ses compagnons d’armes. L’expression passera dans la langue courante, synonyme de promesse non tenue. 

Le comte Philippe de Navailles

Philippe de Navailles

Avec lui, Ninon n’y va pas par quatre chemins (avec aucuns de ses amants d’ailleurs). Lorsque son regard se pose sur ce jeune homme blond à l’allure élégante, elle est immédiatement séduite. Elle lui fait parvenir une note l’invitant à venir souper chez elle le soir même. Le jeune Navailles, flatté d’avoir été remarqué par la célèbre Ninon, s’empresse d’accepter. Ils dinent ensemble, discutent, se frôlent, échangent des regards complices. Impatiente de passer au dessert, la jolie Ninon l’amène dans sa chambre. Elle l’invite à s’allonger sur l’accueillant lit à baldaquin et se retire un moment afin d’aller faire un brin de toilette. À une époque où l’on craint l’eau, préférant user de parfums pour couvrir les odeurs, Ninon est d’une propreté irréprochable. La belle se livre donc à ses ablutions, s’enduit le corps de pommade, puis retourne dans sa chambre où l’attend une nuit de délices. Quelle n’est pas sa stupéfaction quand elle découvre son bel Adonis… nu en train de ronfler ! Le cuistre a osé s’endormir ! Il mérite bien une petite leçon à la Ninon… Le lendemain matin, le comte se réveille après une longue nuit un peu trop paisible. Il s’étire, se demandant où a bien pu passer son hôtesse, quand il voit un homme au pied du lit, la main posée sur la poignée de son épée. Croyant avoir affaire à un rival, le comte se redresse subitement, prêt à en découdre. « Ah ! Monsieur, lui dit-il, je suis homme d’honneur ; je vous satisferai ; point de supercherie, au nom de Dieu ! » L’homme éclate de rire devant son expression hagarde. Sous le chapeau à larges bords, Navailles reconnaît le visage de Ninon. La facétieuse jeune femme avait revêtu ses propres habits. Stressé, le pauvre comte se révèle un amant bien décevant. Et Ninon de se jurer de ne jamais plus s’éprendre d’un blond !

Les Sévigné, père et fils

Le père, elle s’en amourache pendant trois mois, sans qu’il n’ait rien à payer. Le fils, quant à lui, s’avère décevant. La célèbre épistolière, après avoir subi l’infidélité de son époux avec la courtisane, ne peut que déplorer que son fils tombe à son tour dans ses filets. Elle écrit à sa fille pour lui en faire part :

« Votre frère entre sous les lois de Ninon, je doute qu’elles lui soient bonnes ; il y a des esprits à qui elles ne valent rien ; elle avait gâté son père ; il faut le recommander à Dieu. » 

Mais Ninon se lasse vite de ce jeune amant. Elle le quitte au bout d’un mois. «Un cœur de citrouille fricassé dans de la neige, » dira-t-elle de lui. 

Dans son lit passent les hommes les plus prestigieux de son temps : le Grand Condé, La Rochefoucauld, le maréchal d’Estrées et bien d’autres. On la surnomme « Notre-Dame des amours ». Mais plus que son corps, elle attire les hommes… et les femmes ! Par son esprit et sa conversation. 

Une femme éclairée 

Chaque jour, à cinq heures tapantes, les esprits brillants de la capitale en tenues chamarrées se pressent devant la porte de l’hôtel de Sagonne. Soieries et dentelles des grands seigneurs se mêlent aux habits plus sobres des artistes sans distinction de rang. Chez Ninon, le futur régent est assis entre Lully et Boileau, madame de Lafayette discute avec Racine, la princesse Palatine rit aux bons mots de La Fontaine. Molière est en grande conversation avec Ninon. Il souhaite avoir son avis sur la dernière pièce qu’il a écrite dénommée Tartuffe.

Molière lisant Tartuffe chez Ninon de Lenclos par Monsiau

Ninon brille, son salon devient le lieu où il faut être vu. Elle est la reine de Paris. Louis XIV lui-même s’intéresse aux opinions de la courtisane. Il ne va pas chez Ninon en personne bien sûr, mais se fait rapporter tout ce qu’il s’y dit. 

Sa compagnie est autant recherchée que sa vie est décriée. Le parti des dévots s’offusque de cette femme qui brave les codes pour mener sa vie comme elle l’entend. Il faut dire que Ninon ne respecte guère les préceptes de l’Église. Ses amis savent que s’ils souhaitent manger gras pendant le carême, il leur suffit d’aller chez Ninon où l’on sert les viandes les plus exquises. Par malheur cependant, un jour, l’un d’eux jette un os de poulet par la fenêtre. L’os tombe… sur un prêtre. L’affaire est sans suite, jusqu’à ce qu’Anne d’Autriche cherche un prétexte pour faire arrêter celle qu’elle considère comme une débauchée. Ninon est envoyée au couvent où bien des gentilshommes vont la visiter. Sa liberté, elle la doit à la reine Christine de Suède. De passage à Paris, celle-ci, après avoir tellement entendu parler de cette Ninon de Lenclos, désire la rencontrer. Apprenant qu’elle est enfermée, elle intercède auprès du roi pour la faire relâcher. La belle Ninon quitte le couvent, plus glorieuse que jamais. 

La courtisane vieillit, mais son salon ne désemplit pas. À soixante-dix ans, on la dit encore fort vigoureuse. L’abbé de Châteauneuf aurait été l’un de ses derniers amants. 

Son notaire, un certain maître Arouet, gère ses finances et l’aide à rédiger son testament. Il lui présente son fils, un jeune garçon de onze ans à l’avenir prometteur. Ninon se prend d’affection pour cet enfant intelligent et spirituel. Décelant en lui un véritable potentiel, elle lui fait don de deux-mille livres tournois. Ce garçon se fera connaître quelques années plus tard sous le nom de Voltaire.

Ninon de Lenclos meurt en 1705 à l’âge de quatre-vingt deux ans. Figure majeure du XVIIe siècle, elle a côtoyé les plus grands personnages de son temps. Courtisane mais aussi femme d’esprit, elle a su s’affranchir des codes pour conserver sa liberté.

Si l’amour donne de l’esprit aux sots, il rend quelquefois bien sots les gens d’esprit.

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