Sampiero Corso

Une jeunesse tumultueuse

Sampiero naît à Bastelica, en Corse, en 1498. Son père est un notable de la ville. Sa mère est issue de la petite noblesse locale. À cette époque, seules les grandes familles seigneuriales possèdent un patronyme, aussi Sampiero n’a-t-il pas de nom de famille. À sa naissance, la Corse est sous la domination de Gênes depuis près de deux-cents ans, une domination que les insulaires ont de plus en plus de mal à accepter. 

Enfant bagarreur et rebelle, le petit Sampiero a le sang chaud. Il s’ennuie dans son village et n’a qu’un rêve : aller se battre. Et quel meilleur endroit pour faire ses preuves que la péninsule italienne ? À quatorze ans, son baluchon sur l’épaule, Sampiero quitte le domicile familial sans un regard derrière lui. Il se rend à Florence où vit son oncle paternel, Tristan. Pressentant le potentiel du garçon, celui-ci le prend comme écuyer. Pour ce jeune Corse qui n’était jamais sorti de son île, c’est un véritable choc des cultures. En découvrant la cité florentine, joyau de la Renaissance italienne, il a bien du mal à en croire ses yeux. La toute puissante famille de Médicis, qui règne sur la ville, est alors au faîte de sa gloire, le pape lui-même est un Médicis.

Sampiero met son épée au service de la tête brûlée de la famille. Il se nomme Jean de Médicis. Celui que l’Histoire retiendra sous le nom de Jean des Bandes Noires a le même âge que Sampiero. S’il est un Médicis de nom, dans ses veines coule le sang bouillonnant des Sforza. Les deux garçons étaient faits pour s’entendre. 

Jean de Médicis, alias Jean des Bandes Noires

Ils font leurs premières armes dès 1516. Avec la fougue que leur confère la jeunesse, ils n’hésitent pas à prendre tous les risques et gagnent rapidement une solide renommée. Pendant cinq ans, Sampiero combat au service du pape, sous les ordres de Jean. Mais le pape meurt, et son successeur est hostile aux Médicis. Jean doit se trouver un nouveau protecteur. Il passe alors au service de l’Espagne, mais la France lui fait une proposition bien plus généreuse et il change de camp. Sampiero, son fidèle compagnon, l’accompagne dans tous les combats. Mais les condottieri -les mercenaires- ne font pas de longs os, et Jean meurt d’une blessure en 1526 à seulement vingt-huit ans. 

Privés de leur chef, les mercenaires de Jean se dispersent. Sampiero met son épée au service du plus offrant. Il sert tour à tour le pape et les Médicis, avant de rejoindre définitivement le camp de la France. François Ier est en conflit permanent avec l’Espagne, son ennemie héréditaire, et il a besoin d’hommes combattifs. Sampiero sera de ceux-là. 

Sur les champs de bataille, son audace n’a d’égal que sa hargne, et il se fait vite remarquer. Il multiplie les exploits militaires, combat aux côtés du légendaire chevalier Bayard et sauve même la vie du futur Henri II lors du siège de Perpignan. Sa bravoure est récompensée en 1547. Nommé colonel, on lui octroie le commandement de l’ensemble des troupes corses au service du roi. Dans l’armée, la coutume veut que l’on nomme les soldats d’après leur région d’origine. Dès lors, Sampiero sans patronyme devient Sampiero Corso. Riche et respecté, il est l’un des plus fidèles chefs de guerre du roi de France. Que de chemin parcouru depuis son enfance à Bastelica !

Le mariage du condottiere

guerres d’Italie

Sa carrière militaire étant assurée, il est temps pour le mercenaire de se trouver une épouse. Il jette son dévolu sur une toute jeune fille de dix-huit ans, Giovannina d’Ornano. Sampiero, lui, a quarante-sept ans. Vannina est jeune, belle, et surtout, elle est issue d’une grande famille de seigneurs corses. Pour Sampiero, c’est la consécration. Lui, le simple roturier, a désormais un pied dans la noblesse. Les Ornano aussi y trouvent leur compte. Si le condottiere n’a pas de naissance, sa proximité avec le roi de France lui confère un immense prestige. 

Le couple s’unit en 1545. Trois ans plus tard, leur fils ainé, Alphonse, vient au monde. Suit un petit Antoine l’année suivante. La famille emménage à Marseille, dans l’ancienne demeure du roi René d’Anjou. Henri II lui fait l’insigne honneur de nommer ses deux fils enfants d’honneur des Princes de France. 

Mais Sampiero n’est pas fait pour mener une vie de famille rangée. Ce qu’il aime, c’est se battre. La France est une nouvelle fois en guerre contre l’Espagne. Le roi décide alors de prendre la Corse aux Génois, qui sont alliés de l’Espagne. Tout naturellement, c’est vers son plus fidèle allié corse, Sampiero, qu’il se tourne pour cette expédition. Sampiero, qui n’a jamais cessé de caresser du bout des doigts le rêve fou de reconquérir son île, est aux anges. 

Représentation de la Corse au XVIe siècle

En 1553, à la tête d’une troupe de soldats, il débarque en Corse où il sème les graines de la révolte. Le peuple, fatigué de la domination de Gênes, se rallie à lui, les seigneurs locaux le soutiennent. L’expédition est un succès ! L’île de beauté est en passe de devenir française. Déjà, on surnomme Sampiero le « roi des Corses. »

Sur le continent, l’ambiance est à la morosité. La défaite de la France face à l’Espagne à Saint-Quentin suivie de la signature du traité du Cateau-Cambrésis balaie les rêves d’indépendance de Sampiero. Le roi le rappelle. La Corse est rendue aux Génois. 

En 1562, Sampiero décide d’aller demander l’aide de Constantinople, alors alliée de la France. Il refuse d’abandonner son île aux Génois. Avant de partir pour ce long voyage, celui-ci met ses affaires en ordre. Il cède l’usufruit de ses biens à son épouse et lui fait ses adieux, sans se douter une seule seconde de la menace qui plane sur eux. 

La tragédie qui aurait inspiré Shakespeare

Tapi dans l’ombre, le précepteur des fils de Sampiero et Vannina, l’abbé Michel-Ange Ombrone, se frotte les mains. L’homme est un espion au service de Gênes. Sampiero absent, il en profite pour distiller son poison dans l’oreille de sa jeune épouse et parvient à la convaincre de se rendre à Gênes. Vannina accepte, elle vend tous ses biens et s’embarque pour la Sérénissime avec Antoine, son fils cadet. À ce jour, ses motifs demeurent mystérieux. Y allait-elle pour essayer de récupérer les biens des Ornano, confisqués par Gênes ? Voulait-elle plaider la cause de son époux, dont la tête avait été mise à prix ? Ou cherchait-elle tout simplement à fuir son mari ? Les auteurs contemporains ont des versions différentes. Ainsi, pour Agrippa d’Aubigné:

« elle pourroit concilier les haineux de son mari, et mesme le faire r’appeler de bannissement. »

De Thou, lui, nous offre une autre vision de l’affaire. Pour lui, Vannina est une :

« femme légère et volage, qui haïssoit un mari sombre, fâcheux et de mauvaise humeur. »

Quoi qu’il en soit, Sampiero, alors à Alger, apprend la nouvelle. Il est fou de rage et fait intercepter le bateau de Vannina dans la rade d’Antibes. La malheureuse est enfermée dans le château d’Antibes. Là, elle écrit aux sénateurs génois pour leur implorer de lui venir en aide. La lettre ne leur parviendra jamais et achève de la discréditer aux yeux de son époux… Sampiero, qui l’a faite intercepter, éructe. La trahison est totale !

Vannina est transférée à Marseille puis Aix, le parlement ne sachant pas vraiment quoi faire de cette encombrante prisonnière. S’il estime sa détention arbitraire, il craint de déplaire à un homme si en vue à la Cour de France. Il finit cependant par la relâcher, mais elle est placée en résidence surveillée et n’a pas le droit de quitter la ville. 

Rentré en France, Sampiero exige qu’on lui rende son épouse. Le parlement accepte, mais seulement contre la promesse qu’il ne lui sera fait aucun mal. Le condottiere n’a pas l’habitude qu’on lui donne des ordres et maugrée dans sa barbe. 

Le couple rentre à Marseille dans un silence pesant. À peine sont-ils de retour chez eux que Sampiero ordonne à sa femme de faire son testament. La pauvrette comprend alors qu’elle est condamnée. Elle s’exécute et signe tout ce que son mari exige. Les formalités terminées, celui-ci se lève, le visage grave, et lui annonce sa sentence : pour sa trahison, elle doit mourir. Digne, Vannina hoche la tête. Les serviteurs turcs de Sampiero s’avancent mais d’un geste de la main elle les arrête. 

C’est à son mari d’exécuter la sentence. Sampiero déglutit. Espère-t-elle en cet instant le voir reculer ? C’est mal le connaître ! Le condottiere est un mercenaire aguerri, des horreurs, il en a vues, il en a commises. Il s’agenouille près de sa femme, lui demande pardon et l’embrasse une dernière fois. Leur baiser a le goût salé des larmes. Puis il serre son cou gracile de toutes ses forces. La belle se débat un moment, puis s’affaisse. Elle est morte. 

Sampiero prend le deuil. Pour cette épouse qui l’a trahie, il organise des funérailles somptueuses. Le parlement est fou de rage, mais il n’ose le punir. Dans les rues de Paris, dans les alcôves du Louvre, partout, on ne parle plus que de cela. Le roi garde le silence. Sampiero est l’un de ses meilleurs chefs de guerre, il avait des circonstances atténuantes. Il lui pardonne son geste. Certains murmurent que Vannina était en possession de documents compromettants pour la Couronne et que c’est la reine-mère Catherine de Médicis qui aurait ordonné son assassinat…

Dans la famille d’Ornano, en revanche, on ne pardonne pas. On offre 2000 ducats d’or à qui ramènera la tête de ce bourreau. Gênes en offre le double. 

Sampiero n’en a cure. L’année suivante, il retourne en Corse. Il n’a pas abandonné l’espoir de libérer son île du joug génois. Ces derniers, alliés désormais aux Ornano, mettent tout en œuvre pour le capturer. On brûle des villages entiers, on massacre ceux qu’on soupçonne d’espionnage. De son côté, Sampiero ne se montre guère plus tendre. On dit qu’il donne ses ennemis en pâture à ses chiens, qu’il poignarde de ses propres mains les Corses qui soutiennent Gênes. Impuissants, les habitants de l’île deviennent les victimes collatérales de la vendetta entre Sampiero et les Ornano.

La fin d’un guerrier

Cette vendetta prend fin le 17 janvier 1567. Sampiero, accompagné de ses hommes parmi lesquels son fils ainé Alphonse, est pris dans une embuscade. Son capitaine, Vittolo, l’a trahi. Il est poignardé à mort par les cousins de sa femme. Impuissant, son fils assiste à son exécution. Sa tête est ensuite emmenée à Ajaccio où elle reste exposée durant des mois. Il avait soixante-dix ans. 

Son fils Alphonse continue la lutte en Corse pendant encore deux ans, puis rentre en France où il devient l’un des plus fidèles compagnons du roi Henri III. Maire de Bordeaux, Henri IV le fait maréchal de France et chevalier de l’Ordre du Saint-Esprit. Son fils, Jean-Baptiste d’Ornano aura les mêmes honneurs. Précepteur de Gaston d’Orléans, le frère de Louis XIII, il est cependant victime de son ambition démesurée. Incarcéré par Richelieu, il finira ses jours en prison.

Alphonse d’Ornano
Jean-Baptiste d’Ornano

C’est une mort contre nature que celle qui tue pour crime d’amour.

William Shakespeare, Othello, 1604

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