François Ier par François Clouet, v. 1530

Entouré de ses geôliers, François Ier sauta dans la barque qu’on avait amarrée sur la rive de la Bidassoa. Pris d’un regain d’énergie, il ne masquait pas son impatience. De l’autre côté du fleuve l’attendaient son royaume et sa liberté. Une liberté qu’il avait cependant payée très chère… Au souvenir de sa cuisante défaite et de sa reddition à Pavie, un sentiment de colère mêlé de honte l’envahit. De rage, il serra les poings, enfonçant ses ongles dans ses paumes à s’en faire mal. Le nom même de Pavie lui était devenu intolérable. Cette défaite marquerait à jamais son règne d’une ignominieuse tâche indélébile. Lui, le roi de France, le roi-chevalier, le grand vainqueur de Marignan, avait été mis en déroute et fait prisonnier par son rival de toujours, ce scélérat de Charles Quint. Mais le jour viendrait où le souverain d’Espagne paierait cher cet outrage ! En échange de sa liberté, il avait été contraint de faire des concessions humiliantes. Sur les conseils de sa mère, Louise de Savoie, il avait cédé sur tous les points. Il avait ainsi dû renoncer à la Bourgogne, l’Artois et la Flandre, des territoires qui lui revenaient pourtant de droit. Mais sa parole n’avait cependant pas suffi à Charles Quint. Pour s’assurer de la bonne foi de son ennemi, il avait exigé qu’on lui livre ses deux fils aînés. Quand il l’avait appris, le roi de France était entré dans une colère noire. Ce gredin osait prendre en otage des enfants ! Il n’avait cependant eu d’autre choix que de se soumettre. La raison d’État prévalait sur les liens familiaux. Même s’il savait pouvoir compter sur sa mère pour mener les affaires, un royaume sans roi était comme un navire sans capitaine. Tôt ou tard, il y aurait une mutinerie. Il devait retrouver son trône et réaffirmer son autorité au plus vite, quel que soit le prix à payer.

Le dauphin François, par François Clouet

Le frêle esquif s’ébranla. Debout à l’avant, le monarque mit une main sur son front pour se protéger les yeux du soleil. Sur la berge française, une délégation l’attendait. Une barque similaire à la sienne s’en éloignait. Assis sur le banc, serrés l’un contre l’autre, il reconnut les frêles silhouettes de ses deux garçons. François, le dauphin, avait huit ans. Il tentait de rassurer son frère cadet, Henri, qui était terrifié. Les petits princes ne comprenaient que vaguement ce qu’il se passait. Ils savaient que leur père serait enfin libéré, mais qu’ils devraient aller quelque temps en Espagne où on les avait assurés qu’ils seraient bien traités. Quand Henri avait demandé combien de temps durerait leur séjour, sa grand-mère avait été évasive. Du haut de ses six ans, il avait alors compris qu’il ne reverrait pas son pays avant longtemps. Il ne fallut pas plus de quelques minutes aux deux barques pour atteindre une petite île au milieu du fleuve. Symbole de la frontière franco-espagnole, c’était là que l’échange des prisonniers devait avoir lieu. En voyant son père, un colosse au milieu des hommes qui l’entourait, le dauphin François sauta au bas de la barque et courut vers lui. Henri, qui n’avait que cinq ans la dernière fois qu’il l’avait vu, se montra plus réservé. Son père lui semblait encore plus grand que dans son souvenir. Plus âgé aussi. De lourdes poches assombrissaient son regard, lui donnant une gravité nouvelle. Lorsqu’il lui sourit, de petits plis se formèrent de chaque côté de sa bouche. Avec dignité, le roi enjamba la barque et vint à la rencontre de ses enfants. Il les enlaça sous les regards médusés des gardes espagnols, peu habitués à de telles démonstrations d’affection, surtout de la part d’un souverain. Lorsqu’il s’en écarta, il admira tour à tour ces petits visages qui lui étaient si chers, l’avenir de la France.

Henri, futur Henri II, par François Clouet

« Mes chers enfants, dit-il d’une voix grave d’où transperçait son émotion, je suis fort aise de vous retrouver grandis et en bonne santé.

-J’ai prié pour votre libération chaque jour, monsieur mon père, répondit le dauphin.

Le roi le gratifia d’une petite tape sur la joue. Henri, toujours impressionné, gardait le silence.

-Avez-vous fait montre d’autant de ferveur dans vos leçons ? Vos précepteurs ont-ils eu à se plaindre de vous ?

-Non pas, monsieur. Je me montre attentif dans toutes les disciplines.

Les yeux du roi se posèrent sur son cadet. Celui-ci rentra sa tête dans ses épaules.

-Et vous, Henri ?

-Je suis aussi appliqué que mon frère, monsieur, dit-il d’une petite voix.

-Surtout quand c’est Diane qui fait la leçon, se moqua le dauphin.

Henri se sentit rougir. Il baissa les yeux, embarrassé.

-Diane ? Diane de Poitiers ?

Le garçon hocha la tête timidement. François Ier partit d’un rire retentissant. C’était la première fois depuis plus d’un an qu’il riait. Comme cela lui sembla bon !

-Mon fils, vous semblez déjà posséder le goût de votre père pour le sexe faible ! Il faut dire que cette chère Diane ferait tourner la tête à un saint ! Aimez les femmes, sans mesure. Mais gardez vous bien de leur emprise car souvent femme varie, bien fol qui s’y fit.

Frias, le connétable de Castille et futur geôlier des princes, s’approcha.

-Il est temps de faire vos adieux, leur annonça-t-il dans un français teinté d’un fort accent espagnol.

François Ier s’agenouilla près de ses garçons.

-Mes fils, leur souffla-t-il, soyez forts et braves. Montrez à ces cuistres d’Espagnols que les enfants de France n’ont peur de rien. Vous êtes l’avenir du royaume, ne l’oubliez point et montrez-vous en dignes.

Il les enlaça une dernière fois puis se releva brutalement. Accompagné de ses hommes, il s’éloigna et prit place sur la barque française. Quand il se retourna, Henri crut voir une larme couler sur sa joue, mais il n’eut pas le temps de s’en assurer car déjà, il avait tourné la tête. Accompagné de son frère, il prit place à son tour sur la barque espagnole, le cœur serré à l’idée de déjà perdre ce père qu’il venait tout juste de retrouver.

Charles Quint par Christoph Amberger, 1532

Quand il foula le sol de son pays après plus d’un an d’absence, François Ier fut saisi d’une intense émotion.

-Me voici redevenu roi, souffla-t-il, les yeux clos comme pour mieux apprécier ce moment.

Il se tourna alors vers le fleuve. Sur l’autre rive, ses fils étaient emmenés loin de lui. Sa joie s’assombrit. Il se jura alors de récupérer ses enfants au plus vite et de se venger de Charles Quint. Pour cela, il allait devoir se trouver de nouveaux alliés. Il n’avait bien sûr jamais eu l’intention d’honorer les promesses faites au monarque espagnol. Il n’avait alors pas la moindre idée qu’il lui faudrait attendre quatre longues années avant de pouvoir serrer de nouveau ses fils dans ses bras…

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