Port-Royal, un jour de 1721

Allongée sur sa paillasse grouillante de vermine, Anne Bonny écoutait avec nostalgie le fracas des vagues qui venaient se briser sur la falaise. Quand les alizés soufflaient dans la bonne direction, comme c’était le cas ce jour là, le parfum iodé de la mer des Caraïbes emplissait sa cellule. En fermant les yeux, elle aurait presque pu se croire à bord du Revenge. Elle tentait alors de se remémorer les mouvements apaisants du navire, les cris de ses compagnons qui passaient leur temps à se chamailler, la sensation des embruns sur son visage, l’excitation qui précédait les attaques…

Mais l’illusion était de courte durée. Les gémissements et les supplications des autres prisonniers la ramenaient immanquablement dans sa minuscule geôle puante. Elle rouvrait les yeux pour découvrir le plafond noirci par l’humidité. Si certains avaient le mal de mer, elle, c’était sur la terre qu’elle souffrait. La mort de Mary l’avait plongée dans un abattement dont elle ne parvenait pas à se défaire. Mary… plus qu’une amie, elle avait été son alter ego. Elle l’avait pleurée pendant des jours, bien plus que quand son amant Rackham avait été pendu. Celui-là avait mérité son sort. S’il n’avait pas été ivre mort quand Barnet les avait arrêtés, elle ne serait certainement pas là.

Des éclats de voix l’arrachèrent à ses sombres pensées. Elle se redressa afin de voir d’où venait ce vacarme. Le gouverneur de la prison, un jeune homme ambitieux aux cheveux d’un blond presque blanc et à la face rougie par le soleil, venait d’arriver. Il était accompagné d’un petit groupe de personnes de qualité et d’un pasteur. Leur présence dans cette prison sordide avait quelque chose d’incongru. Leurs riches vêtements colorés et leurs minauderies contrastaient violemment avec l’atmosphère sordide du lieu. Deux femmes vêtues de larges robes à panier pressaient un mouchoir parfumé contre leur nez en grimaçant. En les voyant, les détenus passèrent leurs bras à travers les barreaux de leurs cellules. Choquées par leurs injonctions grivoises, elles gardaient les yeux baissés comme si elles n’entendaient rien. Les hommes qui les accompagnaient laissaient dans leur sillage une traînée de parfum entêtante. Ils avaient le visage poudré à l’excès et au moins autant de fanfreluches que leurs compagnes. Désireux de montrer leur bravoure, ils marchaient la tête haute, le buste bombé. Mais Anne, fine observatrice, avait remarqué qu’aucun de ces paons n’osait regarder les prisonniers en face. Au fond, ils étaient aussi terrifiés que les dames. Seul le pasteur faisait preuve d’un semblant de courage, plus intrigué qu’effrayé. Le petit groupe traversa le couloir en prenant bien garde de ne pas s’approcher trop près des cellules, puis s’arrêta devant celle d’Anne. Les bras croisés sur la poitrine, elle les dévisagea d’un air narquois sans bouger. Tous évitaient soigneusement son regard.

-C’est elle ? demanda l’une des femmes.

-J’avais entendu dire qu’il lui manquait une jambe et qu’une horrible cicatrice lui barrait le visage, fit l’autre avec déception.

Un mince sourire étira les lèvres d’Anne. Ainsi, des légendes circulaient déjà sur son compte.

-Ne vous fiez pas aux apparences, mesdames. Anne Bonny a peut-être le visage d’un ange mais son âme est pourrie jusqu’à la moelle.

-Toutes les âmes ont pourtant droit à la rédemption, répliqua le pasteur.

-Pas celle-ci, mon père.

-Il paraît qu’à elle seule elle a massacré une centaine de gardes avant de se laisser capturer.

-Le chiffre est bien en deçà de la réalité.

Anne se retint de rire. Le gouverneur aimait se faire mousser, et avoir dans ses geôles une prisonnière aussi célèbre qu’elle était l’occasion pour lui de se rendre intéressant.

-Est-ce vrai, mademoiselle ? l’interrogea l’un des hommes d’une voix tremblante.

Anne garda obstinément le silence.

-Serait-elle muette ?

Les visiteurs ne cachaient pas leur déception. En se rendant à la prison, ils avaient espéré vivre une expérience qui les ferait trembler de peur afin de pimenter leurs existences policées, et on leur montrait une femme immobile et silencieuse au visage crasseux. Déjà, ils regrettaient le conséquent pot-de-vin qu’ils avaient versé pour venir la voir. Alarmé, le gouverneur ouvrit de grands yeux en direction d’Anne.

-Quelle flamboyante chevelure ! s’extasia la plus jeune des femmes.

Avec lenteur, Anne se leva de sa paillasse et s’approcha. Effrayés, les visiteurs reculèrent d’un pas. Elle posa son front sur les barreaux froids sans les quitter du regard.

-Les cheveux roux sont les attributs des sorcières, dit l’autre.

-Et le diable est mon maître, renchérit Anne. Ces derniers temps, elle parlait si peu que sa voix avait pris des accents rauques.

Les femmes se signèrent, épouvantées.

La pasteur, prenant son courage à deux mains, s’avança prudemment.

-Garde, mon père, elle a déjà réussi à étrangler l’un de mes gardes qui s’était approché de trop près des barreaux de sa cellule.

Mais il l’ignora.

-Je ne puis croire que le salut de votre âme ne vous intéresse pas, mademoiselle. Dieu est bon, repentez-vous, et il vous accueillera de nouveau dans son giron.

Anne partit d’un rire mauvais.

-Passer le reste de mon existence dans la rédemption et la prière… l’offre est tentante mais je suis au regret de devoir la décliner, minauda-t-elle.

-Réfléchissez ma fille. Votre âme est le plus précieux de vos biens, le seul qui vous appartienne totalement.

Derrière le pasteur, les femmes hochaient vigoureusement la tête tandis que le gouverneur levait les yeux au ciel. Anne posa un doigt sur son menton et fit mine de réfléchir. Puis elle secoua la tête sans se départir de son sourire ironique.

-J’aime trop le sang et la fornication pour cela. Vous-même devriez essayer, mon père. Si vous le voulez, je me ferai un plaisir de vous l’enseigner.

D’un geste licencieux, elle porta sa main à son décolleté. Le pasteur déglutit. Il ne put s’empêcher de suivre du regard les doigts de la jeune femme tandis qu’elle effleurait sa peau brunie par des années passées sous le soleil des Caraïbes. Anne perçut le désir qu’elle lui inspirait, et qu’il tentait de combattre.

-Nous ferions mieux de nous en aller, fit-il en se détournant au prix d’un immense effort.

-Mais mon père, vous insistiez tellement à nous accompagner pour sauver cette pauvre enfant du pêché.

-C’est peine perdue. Le diable l’a par trop corrompue.

Les visiteurs s’éloignèrent, et Anne ne put s’empêcher une dernière provocation.

-Si l’envie de me culbuter vous prend, vous savez où me trouver.

Le pasteur accéléra, désireux de fuir cette Jézabel démoniaque.

Anne retourna s’assoir sur sa paillasse. Cette brève interruption avait eu le mérite de la divertir, mais à présent que les visiteurs étaient partis, elle se retrouva de nouveau en proie à cet accablement qui la rongeait. Quelques instants plus tard, le gouverneur revint, seul cette fois. À travers les barreaux de la cellule, il lui tendit une bouteille de rhum.

-Comment j’ai été ? lui demanda-t-elle en avalant plusieurs gorgées du liquide ambré à même le goulot.

-Parfaite ! Tu as fait une grande impression sur le pasteur.

Anne s’esclaffa.

-Ce bigot va passer des semaines à prier pour expier ses pensées impures.

-Les femmes ont été choquées par tes paroles.

-J’aurais pu être l’une d’elles, tu sais.

Le gouverneur ne cacha pas son étonnement.

-Que veux-tu dire ?

L’alcool aidant, Anne ressentit soudain le besoin de se livrer.

-Si j’avais choisi un autre chemin… Mon père était un procureur respecté en Irlande.

-Et ta mère ?

-Sa domestique… À ma naissance, mes parents ont fui pour éviter le scandale. Mon père a abandonné sa femme pour refaire sa vie avec ma mère et moi en Amérique. C’est là que j’ai grandi, dans une immense plantation près de Charleston.

Le gouverneur écarquilla les yeux. Jamais il ne l’aurait imaginée appartenir à l’élite sociale. Piqué par la curiosité, il la poussa à continuer.

-Comment t’es-tu retrouvée dans la piraterie ?

-Je me suis révoltée contre la vie qu’on avait tracée pour moi. Épouser un riche planteur, tenir sa maison et lui faire des mouchards… c’était pour moi une existence pire que l’enfer. Mon père a bien essayé de me faire rentrer dans le rang, mais aucun homme n’est jamais parvenu à me mater, pas même lui. Le soir, je faisais le mur pour aller m’encanailler dans les tavernes de Charleston déguisée en garçon. C’est là que j’ai rencontré mon mari, James Bonny. C’était un pirate raté, mais il était ambitieux. J’étais naïve à l’époque, et il n’a guère eu de difficultés à me séduire.

-Ton père a accepté que tu l’épouses ?

-À ton avis ? Mais je me fichais de son approbation. J’ai toujours fait ce qui me plaisait quand cela me plaisait. Nous nous sommes donc mariés et sommes allés nous installer à New Providence. J’espérais voir mon mari reprendre ses activités de flibusterie… J’ai été cruellement déçue. Attiré par la promesse d’argent facile, James est devenu l’espion du gouverneur Rogers. Il a dénoncé tous ses anciens compagnons. À cause de lui, des dizaines de pirates se sont retrouvés au bout d’une corde. Quand je l’ai appris, j’ai d’abord voulu le tuer. Mais il n’en valait pas la peine. Alors, je suis partie. J’ai rejoint un pirate français, Pierre Bousquet. Pierre m’a proposé de me joindre à lui dans une expédition pour attaquer un navire marchand. J’ai accepté.

-Les autres pirates n’ont pas posé de difficulté à ce qu’une femme se joigne à l’équipage ?

-Ils ne l’ont jamais su. Je me suis déguisée en homme et me suis fait appeler Adam Bonny. Pierre était le seul à connaître la vérité.

Le gouverneur avait bien du mal à le croire. Anne possédait de superbes courbes on ne peut plus féminines.

-Personne ne t’a soupçonné ?

-Si certains avaient des doutes, ils n’en ont rien dit. Aucun ne pouvait admettre qu’une femme puisse être plus vaillante et combattive qu’eux. Mais je ne suis pas restée très longtemps avec Pierre. Quand le gouverneur a offert l’amnistie aux pirates contre l’arrêt de leurs activités, son équipage et lui ont accepté. Moi, j’aimais trop cette vie pour lui tourner le dos. C’est à cette époque que j’ai rencontré Jack Rackham. L’alcool ne l’avait pas encore transformé en cette épave que vous avez pendue.

Elle brandit sa bouteille comme pour porter un toast avant d’en avaler plusieurs gorgées. L’alcool lui brûla la gorge, la plongeant un peu plus dans cet engourdissement qui lui permettrait d’oublier sa peine. Le gouverneur attendit patiemment qu’elle reprenne son récit.

« Jack est tombé éperdument amoureux de moi. Il était prêt à tout pour me garder auprès de lui, même à renoncer au pardon royal. Nous avons volé un voilier et avons recruté un équipage de forbans qui refusaient eux aussi d’abandonner leur mode de vie. Ensemble, nous avons écumé les eaux antillaises à la recherche de prises toujours plus grosses. Un jour, alors que nous mouillions au large de l’île de la Tortue, Jack est revenu à bord avec une nouvelle recrue, un certain Willy Read.

-Mary, fit le gouverneur songeur.

-Il ne m’a pas fallu longtemps pour me rendre compte que Willy était une femme. Dès l’instant où j’ai découvert son secret, une forte complicité nous a unies. Nous étions semblables, et ce secret que nous partagions nous a liées à jamais. Mais Rackham était très jaloux. Un jour, il a même tenté de tuer Mary, et nous avons dû lui dire la vérité.

-C’est Rackham qui a tué le capitaine du Royal Queen ?

Anne hocha la tête.

-Rackham ne supportait pas l’idée qu’un autre homme ait pu me toucher. Quand j’ai appris qu’Hudson, mon ancien amant, était devenu le capitaine du Royal Queen, j’ai eu l’idée de le prendre par la ruse. Hudson était un homme qui brillait par son absence de perspicacité et le voler serait facile. Il m’a suffi de lui faire les yeux doux, de verser quelques larmes en le suppliant de me sauver de cette vie de pirate dont je n’avais jamais voulu pour qu’il me redonne sa confiance. Après cela, ça a été un jeu d’enfant de le droguer et de mouiller les mèches des canons. Nous n’avons même pas eu besoin de combattre, l’équipage du Royal Queen s’est rendu sans résistance. Hudson a été la seule victime.

-Et Mary ? A-t-il continué à être jaloux d’elle après qu’il ait appris qu’elle était une femme ?

Anne soupira. Elle n’était pas sotte, et savait très bien ce qui intéressait réellement le gouverneur.

-Ma relation avec Mary ne concerne que nous, rétorqua-t-elle sèchement.

Le gouverneur n’insista pas. Anne reprit :

« Mary et moi avons acquis une solide réputation au sein de l’équipage. Notre sexe n’avait plus d’importance, nous étions des leurs. Mais ne crois pas que cette reconnaissance a été facile à obtenir. Pour cela, nous avons dû faire nos preuves en nous montrant deux fois plus intrépides et cruelles que les autres pirates. Nous étions toujours les première à monter sur les navires que nous abordions, et les dernières à le quitter.

-On raconte que quand vous vous êtes fait prendre, Mary et toi avez été les seules à vous défendre.

-N’as-tu pas dit à tes invités que j’avais tué plus de cent hommes ? Elle lui sourit, et pendant un court instant, le gouverneur entrevit sous le masque de dureté le vrai visage de la jeune femme. Sans bien comprendre pourquoi, il en fut bouleversé.

« La veille, nous avions pillé un galion qui contenait un butin conséquent, et pour fêter cela, les hommes avaient passé une partie de la nuit à boire. Quand le navire de Barnet nous a accostés au petit matin, Mary et moi étions les seules suffisamment sobres pour combattre. Le reste de l’équipage s’est caché comme des pleutres ou s’est fait prendre aussi facilement que des porcs qu’on mène à l’abattoir. Pour être honnête, je ne sais pas combien de soldats j’ai tué avant de me faire prendre, mais j’étais prête à en occire autant qu’il fallait pour conserver ma liberté. Malheureusement, toute ma hargne n’a pas suffi, et me voilà ici, avec toi et cette délicieuse bouteille de rhum, à pleurer sur mon glorieux passé.

Elle reprit une nouvelle gorgée d’alcool. La bouteille était déjà presque vide. Le gouverneur attendit un long moment, mais la jeune femme conservait le silence.

-C’est tout ? lui demanda-t-il finalement.

-Qu’attends-tu de plus ? Que je te raconte qu’enfant j’ai égorgé une servante ou qu’avant les abordages je me maculais le corps de sang de tortue pour effrayer mes ennemis ? Ma foi, ça pourrait faire de bonnes histoires à raconter pour tes prochains visiteurs.

Elle commençait à avoir la voix pâteuse. Le gouverneur fut pris de pitié pour elle.

-Tu sais que je ne pourrai plus te protéger bien longtemps. Tu as plaidé la grossesse pour échapper à la corde, mais ça fait déjà plusieurs mois et ton ventre ne s’arrondit pas. Les gardes commencent à se poser des questions.

-Comment veux-tu que mon bébé grossisse avec cette infecte bouillie que tu nous sers ?

Si elle avait réussi à tromper les juges, le gouverneur n’était pas dupe. Pas un instant il n’avait cru à la grossesse de la jeune femme. Il savait qu’elle avait inventé cette fable pour sursoir à son exécution, car les Britanniques se refusaient à tuer d’innocents enfants, fussent-ils encore dans le ventre de leurs mères. Au fil des mois, il avait appris à la connaître et à la respecter. Le récit qu’elle venait de lui faire l’avait ébranlé plus qu’il ne l’aurait voulu. Il admirait cette femme qui avait su braver les codes et les interdits pour choisir sa vie. En cet instant, il comprit qu’il ferait tout ce qui serait en son pouvoir pour la faire sortir de là… Soudain, une idée le traversa.

-Comment s’appelle ton père ?

Anne comprit où il voulait en venir. Elle se rembrunit.

-Non. Je ne veux pas lui devoir quoi que ce soit.

-Sois raisonnable, s’il est aussi important que tu le dis, il pourra t’épargner la corde et peut-être même te faire sortir de là.

-Quitter une prison pour en retrouver une autre ? Non merci.

-Tu n’auras qu’à t’enfuir encore une fois !

Voyant son hésitation, il insista.

« Tu préfères continuer à jouer les comédiennes dans cette cellule poisseuse en échange de rhum pour le reste de ta vie ? Devenir comme Rackham ?

L’allusion fit mouche.

-William Cormac, dit-elle dans un souffle.

-Je vais le retrouver, et il te fera sortir d’ici, la rassura-t-il.

Investi de sa nouvelle mission, il se dirigea vers son bureau afin de commencer immédiatement ses recherches. L’alcool avait fini par plonger Anne dans un état comateux. Les paupières closes, elle affichait un sourire apaisé. Mais alors que les bruits de ses pas s’éloignaient, Anne rouvrit les yeux. Sa bouche forma un rictus victorieux. Elle avait réussi à l’amadouer plus facilement qu’elle ne l’aurait cru. « Les hommes sont si simples à manipuler, » songea-t-elle en regardant par l’ouverture de sa cellule le ciel azur de la Jamaïque, et au-delà cette liberté qu’elle retrouverait bientôt…

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